La leçon d'humilité financière donnée par la pandémie

Finances

Kyrylenko-iStockphoto

L’histoire des pandémies nous montre à quel point celles-ci se moquent de l’économie et de la politique et dévastent l’humanité à intervalles réguliers. Qui aurait pu imaginer il y a quelques mois qu’une crise sanitaire mondiale placerait l’ensemble des acteurs économiques à l’arrêt ?

Cette pandémie nous fait vivre dans un monde étrange où le temps de 3 milliards d’humains est figé, le temps social est digital, le temps du travail est bousculé, le temps des sollicitations habituelles aussi nombreuses, et parfois si difficiles à départager, a disparu. Le Covid-19 me rappelle cet ancien trader, statisticien et philosophe des sciences du hasard, Nicholas Taleb exposant, dans son ouvrage de 2007 la théorie du « cygne noir » 1 , le rôle disproportionné d’événements rares mais majeurs présentant trois caractéristiques : ils sont hors des prévisions normales en histoire, science, finance ou technologie, sont impossibles à « probabiliser » avec les méthodes scientifiques (compte tenu des très faibles probabilités), et induisent des biais cognitifs qui rendent les gens aveugles, individuellement et collectivement. L’auteur cite par exemple les attentats du 11 septembre 2001, la chute de l’URSS, l’avènement d’internet, la première guerre mondiale.

Le cygne noir ou la puissance de l’imprévisible

Si l'on ne croise et n'observe que des cygnes blancs, on a vite fait de déduire par erreur que tous les cygnes sont blancs. La pandémie du Covid-19 est-elle un nouveau cygne noir ? Si on observe le monde moderne avec sa connectivité et sa suroptimisation, si notre mémoire retrouve l’histoire des épidémies antérieures, la réponse est non. Souvenons-nous qu’il y a cinq ans, Bill Gates avertissait le monde des risques de propagation d’une maladie infectieuse. Mais pour beaucoup, c’est un cygne noir et assurément une belle leçon d’humilité. Qui aurait prévu en début d’année 2020, tous les voyants de l’économie étant au vert, que serait imposé le strict confinement de tous les habitants chez eux pour une aussi longue période ? Pour les financiers habitués à travailler en univers certain et incertain mais avec des possibilités de « probabiliser » les scenarii, les événements rares n’existent pas dans le business plan. De fait, les données financières négatives y sont souvent sous-évaluées avec leurs conséquences sur le prix des transactions. Les modèles financiers révèlent leurs limites, la réalité fait exploser des modèles de bulle et d’endettement que nous connaissions. Quel réveil de constater que rien n’est plus désastreux qu’un investissement rationnel dans un monde qui ne l’est pas !

On se pensait bienheureux avec notre modèle d’état providence français, des dépenses de santé un peu supérieures à 11,3 % du PIB, chiffre bien au-dessus de la moyenne européenne de l’ordre de 9,8 % selon l’OCDE, et on découvre soudainement que la France manque de gel hydroalcoolique, de tests de dépistage, de masques, de respirateurs, de lits… Le diagnostic des failles est bien connu : pas de plan de crise, des soins largement gratuits pour tous mais sans responsabilisation, des secteurs public et privé qui ne se parlent pas, des budgets d’hôpitaux sous pression pour compenser les dérapages de la médecine de ville. Ajoutons un système autoritaire avec l’Ondam, de multiples procédures et nomenclatures qui donnent un pouvoir absolu aux ARS (Agences régionales de santé) qui impriment leur rythme comptable à tous. On a encore en tête qu’en pleine crise sanitaire, le directeur général à la tête de l’ARS Grand Est a déclaré le maintien de la trajectoire décidée pour la performance et la modernisation de l’offre de soins pour le CHU de Nancy alors que l’établissement appelait au secours, propos polémiques qui lui ont coûté son poste mais… on apprend que l’intéressé est retourné à l’Igas ! Et finissons par les abandons de production sur le sol français et donc d’indépendance pour les matériels et médicaments au gré des optimisations de coûts permises par la mondialisation. En mars 2020, on constate, ébahi, que chacun se met à la couture ou à l’imprimante 3D ou qu’il faut rouvrir des sites fermés pour pallier les manques.

La santé n'a pas de prix

Et puis la France découvre l’inestimable prix d’une vie et fait le sacrifice de son économie ce qui va lui coûter probablement 150 milliards qui seront empruntés comme tant d’autres fois depuis 1975, puisqu’il faut remonter à cette époque pour trouver un budget public à l’équilibre. Bonne nouvelle, les professionnels de la santé se réapproprient l’hôpital grâce à leur éthique, leur engagement et parfois leur héroïsme. Mauvaise nouvelle, la déconfiture des entreprises qui, pour beaucoup, sont aujourd’hui « en soins palliatifs » et vont laisser après elles des légions de chômeurs, des acteurs économiques aux revenus absents ou amoindris, des pans entiers de l’activité qui peuvent disparaître. Autre mauvaise nouvelle, le pays battra tous ses records de déficit en écopant comme il peut et sera demain encore davantage fragilisé avec le coût de sa dette. Quelle destruction de richesse, avec la misère et la souffrance sociale ! Savoir si la reprise de la conjoncture est en U, en V en L ou en racine carrée occupe les conjoncturistes mais le profane sait tout simplement, qu’en période d’incertitude, les ménages et les entreprises anticipent et substituent consommation et investissement par de l’épargne. Les économistes parlent alors d’effet d’éviction. Quant aux politiques, ils redoutent la crise sociale et peut-être la crise institutionnelle. Mais déjà s’esquissent des propositions qui laissent le lecteur que je suis admiratif des solutions à la française comme la chronique d’Alain Minc dans les Échos du 17 avril : « Coronavirus, pour une dette publique à perpétuité ». C.Q.F.D.

Et la biologie ?

Selon l’Assurance maladie, les consultations en période de confinement chez le généraliste sont en chute de 40 %, chez les spécialistes de 50 %. Et les urgences des hôpitaux se vident des patients avec maladies chroniques et patients aigus. Inutile de s’étonner par voie de conséquence de la baisse d’activité des labos de ville de l’ordre de 50 %. Mais la situation sanitaire projette les biologistes au premier rang du diagnostic, chacun a pleinement conscience de l’importance des stratégies de dépistage et du rôle des laboratoires dans la gestion et la sortie de crise. C’est aussi pour ces professionnels de santé l’occasion de faire preuve d’imagination (centres « drive » de dépistage, par exemple), de faire passer des messages de prévention et de pédagogie auprès des patients, c’est répondre à l’attente des entreprises pour la sécurité des salariés par des marchés ad hoc. L’essordes sites de téléconsultations est aussi un paradigme nouveau par rapport à l’échange traditionnel au cabinet du médecin et une source de connexion accrue en ligne dans le triptyque médecin-patient-examens. À quand le retour au « business as usual » ? La certitude dans le domaine de la santé est que les examens et opérations qui ne sont pas faits aujourd’hui devront être rattrapés demain. Si on ajoute l’explosion à venir notamment des besoins de tests moléculaires et sérologiques attendus par tous les Français, on peut imaginer que la baisse de l’activité n’est que temporaire. Sachant que le début d’année était plutôt favorable en biologie privée, peut-on projeter que le rattrapage des chiffres d’affaires pourrait s’effectuer au plus tard au 31 décembre ? Il convient de reprendre deux mois de chiffres d’activité probablement réduits de moitié. Le sujet sensible pour certaines SEL de biologie est la trésorerie immédiate. Quelles sont les sécurités antérieures à la crise, quels sont les endettements, quel est le niveau de frais fixes… ? On en revient à la compréhension des engagements financiers et des rentabilités de chacun. Mais les dispositifs gouvernementaux d’aides aux entreprises sont importants et pour des activités comme la biologie à haute contribution de rentabilité, le passage de cette période ne suscite pas, selon moi, une grande inquiétude. Évidemment, des ajustements de salaires des titulaires et de versements de dividendes sont à prévoir mais qui ne sont pas obligatoirement définitivement perdus.

Du côté des transactions

A notre connaissance, les principaux opérateurs se félicitent des nouvelles attentes pour la biologie, de l’achat sans relâche de laboratoires et de la constitution de groupes solides prêts à affronter les demandes des patients et pouvoirs publics dans ce contexte de crise mondiale. Les sommes déversées dans les recherches cliniques sont totalement inusuelles et de nouvelles portes s’ouvriront. Comme à chaque fois, les plus fragiles sont les plus petits. Pour les valorisations des laboratoires, on peut attendre que le marché se calme sérieusement car chacun, monde médical et financier, panse ses plaies. Les cédants de 2019 se félicitent, de leur côté, d’avoir vendu. Il est en effet certain, au-delà de l’appétit des acheteurs, que la prime de risque de l’investissement va remonter sérieusement dans les valorisations proposées : dans les maladies chroniques, le phénomène « d’habituation » joue à plein car le risque est contrôlé, structuré. Dans les nouveaux risques, il existe une composante émotionnelle gonflée par les réseaux sociaux et diverses communications qui altèrent le jugement. Par exemple, rien n’exclut une seconde vague de pandémie. S’il y a des changements majeurs dans le monde médical, comme la connexion du public et privé, et ses obligations de service permanent, ils ne pourront toutefois intervenir que dans un contexte a priori encore davantage contraint, notamment en termes de marges de manœuvre budgétaires et monétaires après la crise sanitaire. Les prix des transactions vont s’en ressentir d’autant que les fonds d’investissement dans une « dette d’entreprise jugée sûre » (« Investment grade ») qui accompagnent les leaders de la profession connaissent une hémorragie de retraits ou sont en interrogation sur la portée du Covid-19 sur les EBE (excédent brut d’exploitation). Pour les jeunes bios, la situation ne sera pas plus rassurante car l’incertitude des remboursements futurs va jouer à plein. Le fonctionnement de notre économie et des business models (réduction des coûts, flux tendus), ainsi que les formes prises par la mondialisation économique (importance des transports, fragmentation des chaînes de valeur, extrême spécialisation, profitabilité contre stabilité), seront rapidement au centre de nombreuses interrogations. Oui, cette crise nous ramène à de nombreuses prises de conscience et à beaucoup d’humilité.

Retrouvez le PDF issu de Biologiste Infos numéro 105 ici

Philippe Taboulet, Expert comptable commissaire aux comptes