Europain, ou le challenge de traiter la douleur chronique

Figurant parmi les projets phare soutenus par Innovative Medicine Initiative (IMI), Europain regroupe un consortium d’institutions publiques de recherche et de sociétés pharmaceutiques autour de la compréhension des bases biologiques de la douleur chronique. Au-delà de la compréhension des modifications dans le système nerveux qui peuvent contribuer à la douleur, ce sont aujourd’hui de nouvelles pistes thérapeutiques qui s’ouvrent dans le domaine des algies, à l’appui d’approches diagnostiques novatrices fondées sur des biomarqueurs en phase d’exploration et développement.

Nous pouvons souffrir de différents types de douleurs », rappelle Jordi Serra, directeur scientifique à Neurosciences Technologies, citant la douleur aigüe, la douleur arthritique, la douleur post-chirurgicale, ou encore la douleur neuropathique qui touche 5 % de la population. Invisible, la douleur « chronique » s’installe pour une durée supérieure à six mois sur une moyenne de sept ans, et concerne un adulte sur cinq en Europe. La moitié des personnes touchées souffrent pendant plus de 20 ans et sont, de fait, souvent amenées à arrêter leur activité professionnelle.
Autant de types de douleurs qui dégradent la qualité de vie du patient, représentent un coût important pour la société et correspondent à des besoins largement insatisfaits. Et si de nombreux traitements – sur prescription médicale ou non – contre la douleur sont disponibles, très peu s’avèrent efficaces contre la douleur chronique. Plusieurs génèrent en revanche des effets secondaires indésirables, voire dangereux.
D’où l’impérieuse nécessité de développer des traitements analgésiques adaptés spécifiquement à chaque situation de douleur chronique. De là, le début d’une approche de médecine personnalisée, déclinée à la pathologie douloureuse, visant à sélectionner – à l’aide de biomarqueurs – les patients potentiellement répondeurs au traitement candidat. « Les résultats qui émanent des partenariats public-privé au sein d’Europain témoignent non seulement de l’excellence scientifique mais ouvrent aussi et surtout des perspectives d’applications dans le développement de nouveaux traitements de la douleur chronique », se réjouit le Dr Michel Goldman, directeur exécutif de l’Imi (cf. encadré) qui fédère quelque 4 500 scientifiques, venant des secteurs public et privé du domaine de la santé.

Le diagnostic de la pathologie douloureuse… tout un programme !

Les chercheurs du projet Europain, piloté par la société allemande Grünenthal GmbH et le King’s College de Londres, ont pour objectif commun d’augmenter les chances pour un médicament candidat d’arriver sur le marché au service de la douleur chronique.

Le cannabis thérapeutique : premiers pas encadrés en France
L’’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a autorisé la mise sur le marché d’un produit contenant des dérivés du cannabis, le Sativex. Ce médicament est destiné à un usage bien particulier, parfaitement défini et très encadré, pour des patients souffrant de sclérose en plaques, l’effet anti-douleur des cannabinoïdes étant désormais démontré et reconnu.

Ce, à la fois via l’amélioration des modèles animaux et les technologies, de sorte que la transition entre études chez l’animal et essais cliniques chez l’homme soit plus aisée.
Des biomarqueurs translationnels (obtenus par transcriptomique, lipidomique, microneurographie et imagerie) sont en cours de développement et validation chez des espèces précliniques, des modèles de douleur expérimentaux et des patients douloureux. « Dans nos études précliniques nous avons utilisé tout le panel de nouvelles technologies comme la génomique, la protéomique et le séquençage nouvelle génération », explique Stephen B. McMahon, Professeur de physiologie au King’s College de Londres et directeur du Consortium « Douleur » de Londres, rapportant que celles-ci ont généré l’identification de nouveaux médiateurs de la douleur pouvant servir dans le développement de médicaments innovants. Le projet Europain vise aussi à conduire des essais cliniques plus efficaces et concluants : en parallèle à une molécule active, un placebo peut effectivement soulager la douleur de certaines personnes. Cet effet placebo rend alors les résultats de l’essai confus, ce qui explique en partie que certains médicaments intéressants n’arrivent pas jusqu’à leur mise sur le marché. « L’intérêt de travailler ensemble dans un partenariat public-privé à but non lucratif pour analyser les données existantes d’essais cliniques de phase III, serait d’arriver à mieux comprendre les causes de l’augmentation des réponses placebo pour mieux savoir comment réduire ces effets », déclare Märta Segerdahl, directeur médical et coordinatrice du projet Europain au sein de Grünenthal GmbH.

Imi : 2 milliards d’euros pour les programmes de recherche
Innovative Medicines Initiative (Imi) est la plus importante structure de collaboration public-privé dans le domaine de la recherche et du développement en santé au niveau mondial. L’Union européenne contribue ainsi à un milliard d’euros par an aux programmes de recherche engagés par l’Imi, tandis qu’au moins un autre milliard est apporté par les sociétés adhérentes à l’Efpia. « Les projets sélectionnés se focalisent sur les nouvelles méthodes et nouveaux outils qui permettront d’accélérer le développement de traitements plus efficaces et plus sûrs pour les patients », explique le Dr Michel Goldman. L’Imi soutient ainsi couramment une quarantaine de projets dont certains produisent déjà des résultats majeurs, au rang desquels Europain (pour la douleur chronique) mais aussi Pharmacog (maladie d’Alzheimer), Newmeds (schizophrénie et dépression) et EU-Aims (autisme) dans les pathologies neurologiques et psychiatriques. Auxquels s’ajoutent pour d’autres pathologies : Imidia et Summit (diabètes), U-Biopred (asthme), Predect (cancer), Predict-TB (tuberculose), PROactive (maladie pulmonaire obstructive chronique), EMIFEMIF- Metabolic (syndromes métaboliques) ou encore Safe-T et Marcar (sécurité biologique), e-Tox (management des connaissances et sécurité) et Protect (pharmacovigilance), Papp-ID (maladies infectieuses), Stembancc (cellules souches), BTCure (arthrite rhumatoïde), Elf (découverte de molécules), etc. Un programme global et d’envergure internationale dans le domaine de la santé, soutenu par les plus hautes instances.
Source : www.imi.europa.eu

De l’intérêt médical et économique des biomarqueurs

Caractéristiques objectives et mesurables d’un état de santé ou de maladie, les biomarqueurs ont pour but de sélectionner les patients les plus susceptibles de répondre à certains traitements ou de déclencher le moins d’effets secondaires. En incluant alors uniquement ces patients, parfaitement « choisis » pour entrer dans un essai clinique, ce dernier serait alors plus rapide, plus réduit, plus efficace et dès lors moins coûteux. Autant d’arguments qui évidemment motivent l’industrie pharmaceutique à encourager et soutenir la mise au point de biomarqueurs, qui apparaissent comme des alliés pour emmener de nouvelles molécules à travers les essais cliniques et jusqu’au marché. Un intérêt qui s’annonce également majeur pour l’amélioration de la qualité de vie des volontaires inclus dans les études cliniques. « Les deux grands challenges du projet Europain sont à la fois d’ordres médical et scientifique, pour trouver des biomarqueurs de la douleur spontanée, et d’ordre opérationnel, avec notamment l’intégration de toutes les données », conclut Jordi Serra, soulignant que ces données incluent les résultats d’essais cliniques et l’examen des facteurs génétiques, psychosociaux, de dépression ou d’anxiété qui peuvent augmenter le risque de développer des douleurs chroniques.

Propos recueillis à l’occasion du forum Innovative Medicine Initiative (Imi), organisé le 13 mai 2013 à Bruxelles par la Commission européenne et la Fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques (Efpia).

Nathaly Mermet